Hérétique, ou la quête d’un numérique alternatif

Hérétique - Vers un numérique alternatif

« Il est nécessaire d’assumer le soft power du numérique. Les technologies ont été un moyen de politiser le monde. Nous devons promouvoir un modèle numérique qui nous ressemble d’un point de vue culturel. »

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Learn Assembly Papers a rencontré Hérétique, un collectif hybride à la frontière entre think tank, studio de développement, maison d’édition et agence de conseil. Antoine Mestrallet et Kevin Guive Echraghi, deux de ses co-fondateurs, nous font part de leur projet et de leur vision du numérique.

Quelle est la genèse du projet Hérétique ?

Kevin : J’ai travaillé dans la Silicon Valley et ai été entrepreneur. Puis j’ai passé quatre ans chez Fabernovel ou j’étais en charge des Gafanomics, les études créées pour décrypter les modèles du numérique. J’ai rapidement eu envie de comprendre le modèle de société proposé par les Gafams. Chemin faisant, s’est imposée comme une évidence cette métaphore religieuse pour décrire la vision du numérique proposée par les Gafams. Pour proposer un contrepoids à ce dogme, nous avons choisi de lancer Hérétique. C’est une organisation qui a pour but de penser, créer et transmettre des numériques alternatifs.

Antoine : J’ai travaillé en fonds, à la BPI et chez Learn Assembly. J’ai rencontré Kevin lors d’une conférence et s’est engagée une discussion à bâtons rompus. On s’est revus au moment où Learn Assembly produisait un parcours digital learning sur la culture data, dans lequel Kevin était interviewé pour démystifier les super pouvoirs de la data. Nous avons donc décidé de lancer ce projet ensemble. Simon Humeau est le troisième associé d’Hérétique. Il vient du monde littéraire, a ensuite rejoint une école de commerce puis s’est formé tout seul en tant que développeur. Aujourd’hui, il est CFO et CTO, il s’occupe des 0 et 1 chez Hérétique…

Comment définissez-vous l’activité d’Hérétique ?

Nous nous définissons comme une organisation hybride entre un studio de développement, une maison d’édition, une agence de conseil, un think tank. On veut produire de la pensée pour avoir de l’influence sur le réel. Pas en faisant des rapports de 50 pages mais en proposant des outils et formats accessibles à tous. Les think tank ne parlent pas à tout le monde, ils ne sont pas très accessibles et leur formats ne sont pas forcément appropriables. Pour cela, nous produisons des applications concrètes. 

On a par exemple développé Algoville, un dessin animé pour toucher les non-initiés au numérique, en vulgarisant le fonctionnement des algorithmes et les cadres de référence sous-jacents. Notre constat, c’est que le numérique contribue à la fabrique de la société, dans tous les champs de la vie quotidienne et qu’il est nécessaire que chacun puisse se faire une idée sur la manière dont il oriente le monde. Nos premiers testeurs sont nos parents, des connaissances, des inconnus et des personnes qui ne sont pas dans les cercles numériques parisiens.

Le numérique est-il vraiment une boîte noire ? Ou y a-t-il un problème de curiosité de la part des utilisateurs ?

Le numérique industriel s’est développé avec un discours dogmatique, impossible à moduler, à discuter, quelque chose de froid. Il y a peut-être un manque de curiosité mais celui-ci a été orchestré pour que le modèle promu s’impose. Les dirigeants d’entreprise ont été infantilisés. En effet, ils ont cru qu’ils ne pouvaient pas comprendre le numérique, qu’il fallait suivre les yeux fermés sans poser de questions. Les outils numériques correspondent à des valeurs dominantes d’efficacité, de performance, d’utilitarisme. C’est pourquoi nous avons développé l’application Dérive, qui propose une alternative à Google Maps. Avec Dérive, les déplacements ne sont pas optimisés pour être optimisés, mais laissés au gré des utilisateurs. Par ailleurs, les personnes qui portent un discours alternatif sur le numérique n’ont pas forcément la volonté de se faire connaître. Tout comme dans le monde académique, ils privilégient la reconnaissance des pairs bien plus que la vulgarisation.

Vous faites référence à l’open source. Pourquoi ne s’est-il pas plus développé comme alternative au numérique classique ?

L’open source n’est aujourd’hui pas toujours très adapté. L’expérience utilisateur a été négligée. C’est un monde très fort chez les ingénieurs qui sont moins sensibles, voire méfiants vis-à-vis du marketing. Il peut voir d’un mauvais œil des produits trop proches de la culture startup. De fait, l’open source est aujourd’hui omniprésent : tous les produits numériques tournent autour de briques open source, à commencer par Android qui est utilisé par 2 milliards d’individus. Mais l’open source reste mal connu. Il ne s’agit pas en soi d’une solution miracle, mais d’un levier.

L’éducation est importante dans votre mission : comment percevez-vous le rapport des jeunes au numérique ?

Jusque-là, nous avons donné des cours à une population plutôt favorisée, qui n’est pas représentative. Nous voyons qu’ils sont ouverts mais souvent ne connaissent pas bien l’histoire du numérique. Ils sont enthousiastes à l’idée de créer des alternatives. Le retour principal que nous avons est le suivant : « Merci de nous faire le seul cours qui propose une pensée critique, qui pose des questions, sur le numérique ». Cette génération ne demande qu’à se libérer d’un certain dogme mais personne ne leur donne les clefs pour penser autre chose. Nous leur permettons de se dire : « la data science ou le marketing digital ne sont pas une finalité. Je peux faire autre chose avec le numérique ». Nous proposons une alternative au « entrez rêveur, sortez manager »

Comment réagissent les décideurs ?

Ils sont heureux qu’on leur permette de remettre dans le numérique leur art-de-vivre, leur expérience. Ils ont tellement l’habitude de s’entendre dire qu’ils sont vieux et ne comprennent rien qu’ils ont fini par y croire. Donc ça les libère, un peu comme les jeunes. Les dirigeants ont également besoin de prouver qu’un numérique alternatif est viable économiquement. D’un point de vue stratégique, se contenter de copier-coller le modèle américain ne peut pas être durable. En France, nous copions trop, sans chercher à penser un numérique français, comme on achète du luxe français, de la gastronomie française. Il est nécessaire d’assumer le soft power du numérique. Les technologies ont été un moyen de politiser le monde. Nous devons promouvoir un modèle numérique qui nous ressemble d’un point de vue culturel.

L’alter-numérisme dont on parle de plus en plus est-il voué à l’échec ?

Il faut définir ce qu’on ne veut pas informatiser, ce qui n’a pas vocation à l’être. Notre propos est de réfléchir à ce qui est déjà numérisé, et comment cela pourrait être numérisé différemment. L’enjeu est d’avoir le choix, de proposer un numérique plus conscient.  Le numérique est devenu une sorte de solution facile, rapide, peu chère, à tous nos problèmes, qui nous dédouane d’une réflexion de fond. On l’a vu avec StopCovid. Mais nous sommes tombés dans un enfermement non pas algorithmique mais intellectuel. Le numérique monolithique doit être questionné. A San Francisco, la reconnaissance faciale a été interdite, bien que ce soit le berceau du numérique !

Y a-t-il un projet politique chinois du numérique ?

Ce n’est pas la même vision du monde car contrairement aux Etats-Unis, en Chine, l’individu n’est pas au centre, c’est la collectivité qui l’est. Le numérique chinois ne porte donc pas le même projet de société. Il véhicule d’autres valeurs : il oriente l’individu dans un certain sens pour la société pour son ensemble et les Chinois semblent s’en accommoder, en-dehors, bien sûr, de la répression. En Europe, nous sommes un peu entre les Etats-Unis et la Chine : à nous de dessiner une troisième voie !

La France parviendra-t-elle à construire un numérique à son image, en accord avec ses valeurs culturelles ? Tout comme Hérétique, chez Learn Assembly, nous sommes convaincus que d’autres numériques sont possibles. Et nous soutenons le collectif dans sa démarche de s’aventurer hors des sentiers battus et d’embarquer des citoyens désireux d’explorer d’autres numériques.


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