Éloge de l’hybridation : interview de Gabrielle Halpern

SEP-GRIS-EXTRAIT

Learn Assembly Papers a rencontré Gabrielle Halpern, docteur en philosophie, chercheur-associée et diplômée de l’École Normale Supérieure.

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Gabrielle Halpern a travaillé au sein de différents cabinets ministériels, avant de participer au développement de start-ups et de conseiller des entreprises et des institutions publiques sur leur stratégie. Son livre Tous centaures ! Eloge de l’hybridation est paru le 12 février 2020 aux Editions Le Pommier.

En quelques mots, quel est le propos de votre éloge de l’hybridation ? En quoi la figure du centaure est-elle éclairante ?

Le monde qui nous entoure est de plus en plus hybride. Par hybride, il faut entendre ce qui est mélangé, flou, contradictoire, imprévisible et hétéroclite. Autrement dit, l’hybride correspond à tout ce qui n’entre pas dans les cases ! Le centaure est un drôle de personnage, issu d’un mythe grec : il est humain au-dessus de la ceinture et cheval en-dessous de la ceinture. J’ai pris cette image, cette métaphore, pour incarner, illustrer, l’idée de l’hybride. L’hybride, c’est aussi l’imprévisible, l’incertain, l’inconnu, parce que l’on ne sait pas comment il va réagir : en homme ou en cheval ? Ou en centaure ?

"[L’hybride] nous rend plus créatifs, plus tolérants, moins dogmatiques, plus intelligents et plus humbles.”

Avant, les choses étaient simples : un téléphone était un téléphone, une ville était une ville, une gare était une gare, un musée était un musée. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, puisque tout s’hybride. Nos grilles de lecture ne sont plus pertinentes, donc nous sommes déstabilisés. Cela vient de notre bonne vieille rationalité, qui s’est « radicalisée », rigidifiée au fil du temps et qui provoque une crise dans notre rapport à la réalité. Or, plutôt que d’avoir peur de ce qui est hybride, nous devrions au contraire apprendre à l’apprivoiser et le considérer comme une incroyable opportunité pour les individus, les entreprises, la société ou les institutions publiques : il nous rend plus créatifs, plus tolérants, moins dogmatiques, plus intelligents et plus humbles. Ce sont les mariages improbables qui sauveront le monde !

Vous faites le constat d’une époque de plus en plus sceptique, relativiste, ayant un rapport conflictuel avec la réalité : comment introduire une vision de l’hybride dans le débat public ? Comment fabriquer une notion collective ? 

L’hybride permet d’apporter des éclairages à de nombreux enjeux publics et problématiques contemporaines. C’est sous l’angle de l’hybride que j’explique le succès des fake news, du complotisme et des idéologies : puisque le monde est hybride et que plus rien n’entre dans nos cases, ces dernières sont vides. Cela crée un appel d’air : certains sont tentés de les remplir avec autre chose que la réalité. L’hybride peut déstabiliser et si nous n’apprenons pas à l’apprivoiser, il y aura une tendance grandissante à se radicaliser vers son contraire, c’est-à-dire l’identité, l’homogénéité, la pureté. Nous voyons déjà des signaux faibles de cette tendance réactionnaire (au sens propre, « réagir » ) vers l’identitaire. Si nous n’y prenons pas garde, le XXIe siècle pourrait être celui du combat entre les « pur-sang » et les « centaures ».

Enfin, cette notion de l’hybride permet très concrètement de créer des « communs », qui joueront un rôle de point de repère. L’hybride est la clef pour une vraie mixité sociale, générationnelle, territoriale et économique.

On l’a vu avec la polémique sur le professeur Raoult, notre époque est à la fois hostile et fascinée par la figure de « l’expert » : quelle place lui donner ? 

L’émergence des réseaux sociaux a multiplié le nombre d’acteurs dans le débat public. Désormais, tout le monde est une personnalité publique. La vérité ne porte plus une majuscule et elle n’est plus au singulier. Le mouvement cubiste était prophétique du processus de multiplication et de diversification de la vérité. Il y a une concurrence des légitimités du savoir, des légitimités de la vérité. Nous assistons à une dangereuse tentative d’institutionnalisation de l’opinion. Attention à ce que la démocratie participative ne se transforme pas en doxocratie (« pouvoir de l’opinion ») !

On a tendance à oublier que la recherche, – qui soutient l’expertise -, requiert du temps, de la patience, de l’esprit critique, de la méthode, de la pugnacité et du courage. Le savoir se mérite, il se conquiert ; c’est ainsi qu’il a de la valeur. 

L’une des clefs serait de redonner à l’expert sa juste place : la place de l’expert, du sachant, du chercheur n’est pas dans sa tour d’ivoire, mais dans la Cité, dans les entreprises, dans les administrations, dans les startups, dans les cabinets ministériels. Cela implique de sa part, – comme de ceux qui travaillent à ses côtés -, un pas de côté et une hybridation pour qu’il y ait dialogue commun et temporalité commune. Si chacun reste dans son monde, dans son « identité », nous ne sortirons jamais des querelles de chapelle et des préjugés ! Nous avons vu combien le politique, l’administratif et le scientifique (sans parler du monde économique !) peinaient à travailler ensemble pendant la crise du COVID-19. Quelle bêtise de mettre en place des conseils scientifiques « à côté de »…

La période actuelle (COVID, confinement) accélère-t-elle une prise de conscience de la nécessité de changer de regard sur le monde ? 

Le surgissement de l’imprévisible dans nos vies est à chaque fois une piqûre de rappel qui devrait provoquer une prise de conscience. La crise sanitaire est un exemple parmi d’autres qui doit nous obliger à remettre en question nos catégories, notre rapport à l’inconnu et notre relation à la réalité. Nous avons construit nos vies (et nos outils numériques !) autour de l’angoisse de l’imprévisible et nous perdons donc tous nos moyens lorsqu’il se réalise. Arrêtons de penser par paradigme, – ils nous enferment et nous paralysent ! -, cessons avec ces étiquettes et ces classifications vieillottes, sortons de ce culte malsain de l’identité, échappons à notre pulsion d’homogénéité et œuvrons pour ne pas reporter sur les technologies nos terribles biais. 

Se réconcilier avec la réalité, c’est aussi se réconcilier avec le temps, – guérir de notre « chronopathologie » (= « maladie du temps ») -, et comprendre que c’est l’avenir qui donne un sens au passé, et non l’inverse. Notre tendance à vouloir tout maîtriser, que nous transférons d’ailleurs à nos algorithmes, à l’intelligence artificielle, et plus généralement à toutes nos technologies, nous entraîne vers un prévisionnisme stérile et vain. Le prévisionnisme est un négationnisme de l’avenir.

L’hybridation peut effrayer, en ce sens qu’elle peut paraître en conflit avec un besoin identitaire d’enracinement : comment aborder cet enjeu et ce besoin de plus en plus présent ?  

Dans mes travaux de recherche, je critique fortement l’identité, parce que ce n’est pas elle qui devrait nous définir. On a tendance à confondre l’identité avec l’histoire ou avec la culture, mais ce n’est pas la même chose. L’identité, d’abord, cela veut dire étymologiquement « ce qui est le même ». Mais, qui est le même ? Personne n’est le même ! On vieillit, on grandit, on évolue, on rencontre des gens qui nous transforment et que nous transformons, avec lesquels nous nous hybridons : on n’est jamais le même ! Une entreprise non plus n’est jamais la même ! L’identité donne l’illusion que chacun d’entre nous ou que tout a une définition une et indivisible, donnée une fois pour toute et immuable. C’est faux ! Sans compter que la logique identitaire entretient une logique de propriétaire. De la même manière que nous sommes passés en économie d’une logique de propriétaire à une logique d’usage (je n’achète plus ma voiture, ma robe de mariée, mon vélo, je les loue !), faisons également usage de notre identité ; laissons-les être multiples, et leurs cas d’usages, multiples eux aussi, les démultiplieront ! Il faudrait adopter la même approche à l’égard de son métier, des produits ou des services que l’on vend. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons nous réinventer, faire face à l’imprévisible, nous y adapter et nous réconcilier avec la réalité. Il faut arrêter de dire « ce n’est pas mon métier » : demain, les métiers seront hybrides !

“Il faut arrêter de dire « ce n’est pas mon métier » : demain, les métiers seront hybrides !”

Les managers dans les entreprises ont hérité d’une vision rationaliste du travail : comment les aider à devenir plus « centaures » ? Par où commencer ?

Comme le rappelait le sociologue israélien, Yehouda Shenhav, le rôle de l’ingénieur, du manager, du planificateur, de l’économiste, originellement est de « terrasser le dragon de l’incertitude ». Nous n’avons inventé la raison que pour écarter, oublier, rejeter, refouler l’imprévisible, l’incertain, l’inconnu, les centaures !

Les managers prônent le travail d’équipe et l’intelligence collective, mais sous ces mots se cache trop souvent une volonté de normaliser et d’homogénéiser les singularités individuelles pour renforcer la culture d’entreprise. Résultat ? La 5e patte des moutons est broyée, les centaures sont coupés en deux, quand ils ne sont pas simplement refoulés aux portes de l’entreprise ou de l’institution publique et la « culture d’entreprise » est tellement renforcée qu’elle en devient rigide et rend l’entreprise incapable de faire face aux changements et aux crises ! 

“Le manager ne doit pas dire ce qu’il va se passer ni comment les choses vont se passer, mais apprendre à ses équipes à faire face à l’imprévisible et à s’en saisir pour s’améliorer et améliorer ce qu’ils font.”

Par ailleurs, si les managers font des « process » leur raison d’être, ils échoueront face au réel. Le manager ne doit pas dire ce qu’il va se passer ni comment les choses vont se passer, mais apprendre à ses équipes à faire face à l’imprévisible et à s’en saisir pour s’améliorer et améliorer ce qu’ils font. Le « mode projet », les « méthodes agiles » ont beaucoup apporté, mais ils commencent à être eux-mêmes tellement « processés » qu’ils cassent la dynamique qu’ils étaient censés faire advenir. Le manager doit fondamentalement devenir… un imprévisionniste !

On parle de plus en plus d’hybridation des modes d’apprentissage : quel est ton regard sur l’hybridation de l’éducation ? 

Elias Canetti, – à mon sens, le plus grand penseur européen du XXe siècle -, conseillait de « jeter son ancre le plus loin possible », pour avoir la base la plus large possible, parce que la vie nous contraint forcément à des rétrécissements… La formation, l’éducation doivent dès le départ être hybrides pour que les DRH soient designers, que les philosophes soient développeurs, que les datascientists soient artisans d’art et que les architectes soient des neuroscientifiques. L’éducation doit être trandisciplinaire et transmondaine.

“La formation, l’éducation doivent dès le départ être hybrides […] L’éducation doit être trandisciplinaire et transmondaine.”

La transdisciplinarité : nombreux sont ceux qui prônent les doubles diplômes, mais il ne s’agit pas encore vraiment de diplômes hybrides, puisque chaque discipline est dispensée par un professeur, indépendamment de l’autre, et qu’il n’y a pas une véritable hybridation ou rencontre entre les matières enseignées… C’est comme si chaque spécialiste se considérait comme le garant suprême de la pureté de sa discipline et gare à ceux qui voudraient créer des ponts avec d’autres sciences. Pour reprendre l’image du centaure, c’est un peu comme s’il y avait le cheval d’un côté et l’homme de l’autre et qu’ils se contentaient d’exister, côte à côte, dans une parfaite indifférence de l’autre. C’est une association, mais ce n’est pas encore une rencontre. 

La transmondanité : dépasser les mondes (et leurs identités) pour créer des ponts entre eux.  L’une des incarnations les plus abouties de cette idée est le Technion, en Israël. En effet, cet Institut de technologie qui se situe à Haïfa, réalise une véritable hybridation entre des mondes très différents et fait travailler ensemble chercheurs, enseignants, entrepreneurs, étudiants, artisans, institutions publiques, entreprises. Résultat ? Il a permis à des milliers de start-ups de voir le jour, à trois de ses chercheurs d’obtenir le prix Nobel de Chimie et à des centaines de milliers d’emplois d’être créés. C’est au Technion qu’ont été inventés la clef USB, l’Azilect qui est un médicament contre la maladie d’Alzheimer, la capsule vidéo-endoscopique, ou encore l’irrigation au goutte-à-goutte.

L’éducation devrait avoir pour dessein d’apprendre à créer sans cesse des ponts entre des mondes, entre des idées, entre des individus, entre des informations c’est-à-dire à hybrider.  Penser, c’est hybrider ; pour moi, c’est cela la définition de l’intelligence. Il faudrait toujours éduquer en ce sens.


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